EUROPE : QUELS CHOIX MAINTENANT ?

Le 9 mai 1950 : 6 pays fondent la CECA (charbon et acier), à l’initiative de Robert Schuman, et qui en 1957 deviendra la CEE. En 1973, on passe à 9 pays, puis 10 en 1981, 12 en 1986, 15 en 1995, 25 en 2004 et 28 actuellement. En 1995, les frontières sont ouvertes à la libre-circulation en application des accords de Schengen dix ans plus tôt. L’euro est introduit avec le passage au nouveau millénaire dans 11 pays.

Ce dernier événement concrétise et renforce le pouvoir des banques et de la haute finance sur tout le fonctionnement et la politique de la CE, et confirme les politiques d’austérité destinées à garantir le remboursement aux banques des intérêts de la fameuse dette qui n’en finit pas, alors que des spécialistes considèrent qu’elle est en grande partie illégitime et ne pourra jamais être remboursée.

Ce n’est plus vraiment un secret maintenant : l’idée fait son chemin et les mouvements de grogne et de déception prennent chaque année de l’ampleur, même si la majorité des européens y croient encore, plutôt par principe que par observation de ce qui se passe : l’Europe, le Vieux Continent, notre bonne vieille Europe a vieilli, et on pourrait dire a mal vieilli, et un sérieux lifting en profondeur s’impose désormais si on veut continuer ce beau projet, dans lequel hélas de moins en moins de gens se reconnaissent actuellement.

Les principes fondateurs et les suivants sont magnifiques et séduisants, en voici les principaux :

  • Bâtir un avenir commun avec des objectifs communs : dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, droits de l’homme, pluralisme, non-discrimination, tolérance, justice, égalité hommes-femmes (non-respect : suspension des droits d’appartenance, art I-59) ;
  • Espace de liberté, libre circulation sans frontières ;
  • Développement durable et commerce équitable, promotion du progrès scientifique et technique ;
  • Libre concurrence du marché économique, croissance équilibrée, stabilité des prix, économie sociale, plein emploi, progrès social et niveau élevé de protection, qualité de l’environnement
  • Respect des diversités culturelles entre les peuples

Ces idées sont encore bien ancrées dans l’esprit des Européens, qui continuent à y croire, plus par habitude ou tradition que par conviction, car ce que l’on observe actuellement s’éloigne de plus en plus du projet initial et cette Europe ne parvient plus à relever d’une seule voix les nombreux défis qui s’accumulent : aucun moyen d’action au niveau international, aucun système de défense ou de protection, disparition progressive des objectifs sociaux et humains, incapacité à décider, immigration et migrations, etc.

Sans que cela constitue une liste exhaustive, on peut déjà citer les 10 constats suivants :

  1. Non-Respect de plus en plus important de principes fondateurs, notamment tolérance, égalité, non-discrimination, justice, respect des diversités culturelles des peuples, stabilité des prix, économie sociale, plein emploi, niveau élevé de protection sociale, etc. On constate que plusieurs de ces principes ont été bafoués sans que la sanction d’exclusion ne soit prononcée ni même évoquée le cas de l’Autriche, l’arrivée de l’extrême droite dans le nouveau gouvernement autrichien, Hongrie Pologne et maintenant les populistes en Italie qui prennent beaucoup de liberté avec les principes fondateurs.
  1. Trop grand nombre de pays : accords de plus en plus difficiles, dissensions récurrentes, processus de décisions de plus en plus complexes empêchant même les prises de décisions ; les pays réfractaires ne sont même pas inquiétés.
  1. Fossé de plus en plus grand entre riches et pauvres : les priorités actuelles basées sur le profit et l’austérité enrichit les riches et appauvrit les pauvres ; ceux-ci n’ont pas beaucoup d’autres choix que de constater leur dépendance de plus en plus forte et leur besoin d’argent, et certains choisissent même alors le banditisme et l’extrémisme pour se redonner un but dans la vie, alors que l’Europe soigne les intérêts des plus puissants, fermant même les yeux sur leurs tricheries et combines pour échapper à l’impôt, et donc laisser les pauvres être accablés de taxes et de contraintes sans qu’on leur laisse une chance de s’en sortir ; au contraire, une grande partie des plus riches ont été pris en flagrant délit de fraude à l’impôt dans des paradis fiscaux, sans que la moindre suite ni poursuite ne soit donnée, et que certains pays membres (Luxembourg) protègent ce système sans l’avouer ouvertement.
  1. Incapacité d’action internationale : les dirigeants européens, à part quelques déclarations indignées et stériles, sont réduits à un rôle de spectateurs, empêtrés dans les désaccords entre les 28 états : l’Europe est discréditée et n’inspire plus beaucoup le respect.
  1. Aucune capacité de défense et sécurité : hyper-dépendance vis-à-vis des USA et de l’OTAN, alors que se profile un protectionnisme américain qui va contraindre l’Europe à tenter de se défendre elle-même, à coups de milliards aux frais des contribuables ; la menace terroriste favorise l’émergence des extrémismes et finira par remettre Schengen en question.
  1. Prise de pouvoir des lobbys bancaires et financiers qui font la loi, écrasent les Etats avec la fameuse dette (illégitime selon beaucoup d’analystes), et la priorité absolue devient le profit maximal pour les multinationales et leurs puissants actionnaires ; il semble que tous les autres objectifs sont désormais nettement mis en arrière-plan, voire négligés ou ignorés.
  1. Face à ces nouvelles priorités, l’Europe sociale et humaine est mise à mal et devient de plus en plus l’Europe des nantis, les autres étant réduits à voter pour des représentants politiques avides de postes et ne faisant plus rien pour ceux qui les ont élus.
  1. Rémunérations scandaleuses et disproportionnées des politiciens, parlementaires et fonctionnaires européens, alors que des efforts surhumains sont demandés aux populations pour rembourser la fameuse dette aux banques, c’est une politique ultralibérale qui impose des coupes dans les budgets sociaux et promet l’injustice fiscale dans plusieurs pays.
  1. Émergence progressive de mouvements, soit radicalement eurosceptiques (extrême droite) soit réclamant un nouveau projet plus équitable, soucieux des citoyens moyens et pauvres, et mettant un terme à la dictature des banques et des multinationales (nuit debout, indignés, gilets jaunes, etc).
  1. Politique d’austérité à outrance alors que depuis longtemps on constate son inefficacité : plus de 500 millions d’européens se serrent la ceinture depuis de nombreuses années, et cela ne profite finalement qu’à une infime partie d’entre eux, qui détient fortune et pouvoir. De plus, la dette ne se résorbe aucunement, les grosses entreprises profitent des avantages fiscaux et autres avant de délocaliser et d’envoyer des milliers de personnes au chômage.

Certes, un grand nombre de ces aspects se produisent également un peu partout dans le monde.

Face à ce fossé beaucoup trop important entre riches et pauvres, entre pouvoir et citoyens, se développent les extrémismes et les conflits. L’argent et le pouvoir qui y est lié, ou le manque d’argent, en sont pratiquement toujours la cause. Les flux migratoires sont moins dus à des guerres meurtrières qu’à des raisons économiques qui poussent les moins favorisés à tenter leur chance dans cette « opulence » occidentale, au risque même de risquer leur vie ; combien de murs les plus favorisés devront-ils bientôt construire s’ils veulent se mettre à l’abri contre plus de 6 milliards de gens en colère et désespérés face à ces inégalités inhumaines et insupportables ?

Les défavorisés ayant malgré tout réussi à venir vivre (ou survivre) en Europe, parfois illégalement, voient aussi leur rêve s’écrouler, vivent dans la rue et dans le froid, sont rejetés de partout et doivent se battre à n’importe quel prix (vols, agressions, arnaques, prostitution) pour la survie.

Ceux qui ont quand même réussi à acquérir une nationalité restent encore largement défavorisés dans nos sociétés occidentales, notamment dans la recherche d’emplois ou de logements ; ils sont considérés comme des tricheurs et des profiteurs, alors qu’on les avait invités dans les années 60 à venir aider l’Europe qui manquait de main-d’œuvre ; « on » avait pensé à l’époque que, leur carrière terminée, ces travailleurs finiraient par retourner dans leur pays d’origine, ce qui ne s’est nullement produit, au contraire. Les pays est-européens sont venus se rajouter à la masse des migrants pour chercher un eldorado qui sans doute ne sera pas pour eux.

L’intégration de populations de cultures et de religions différentes de celles du vieux continent, malgré le principe européen de tolérance et de respect des diversités, est devenue de plus en plus problématique, à cause de divers facteurs comme leur regroupement dans des « quartiers ghettos » : le sentiment de rejet et le regard même de nombreux autochtones a de plus en plus lourdement pesé sur la jeune génération d’origine immigrée, désœuvrée, souvent déscolarisée et traînant dans les rues.

L’attitude politique aussi des occidentaux vis-à-vis de populations arabo-musulmanes au Proche-Orient, l’indifférence face aux massacres et génocides, l’ingérence dans certains régimes, ont attisé un sentiment de colère qui a creusé encore un peu plus le fossé déjà existant entre riches et pauvres, fossé qui hélas se creuse aussi entre les européens « de souche » et les européens d’origine immigrée, laissant présager de bien sombres perspectives en ce qui concerne le vivre-ensemble.

Des mouvements radicaux et pseudo-religieux ont alors profité de ces erreurs et indifférences occidentales pour asseoir à nos frontières et même dans nos frontières, un pouvoir ultra radical qui a tenté une nouvelle forme de guerre contre l’Occident, et l’Europe en particulier : la radicalisation et le terrorisme. La violence engendrant la violence, l’Europe est maintenant confrontée à ses propres erreurs politiques et sociales, et des mouvements radicaux populistes d’extrême-droite profitent de la situation pour asseoir une légitimité contre tout ce qui n’est pas européen, et cette évolution viole chaque année un peu plus les grands principes fondateurs de l’Europe, qui va se voir contrainte à refermer ses frontières, à se construire une nouvelle sécurité et même une structure militaire.

L’Europe, mais aussi le reste du monde, s’enfonce hélas dans l’isolationnisme, les séparatismes et les protectionnismes divers, totalement à l’encontre des principes de réunification et de rassemblement prônés au début.

Alors oui, l’Europe a un urgent besoin d’un nouveau projet, rassembleur malgré les extrémismes, socialement plus soucieux et respectueux de TOUS ses habitants, un projet qui limite aussi la puissance des banques et des multinationales si elles ne vont pas dans le sens de l’intérêt de tous les citoyens, une Europe dont les dirigeants et élus devront aussi montrer l’exemple en adaptant leurs avantages de toutes natures à ceux de la population, et aussi en se montrant hermétiques à toute forme de corruption ou pressions diverses de la part des lobbys.

Sans un effort monumental à tous les niveaux pour réduire les inégalités et répondre à des besoins criants des populations, l’Europe vivra ses dernières années, car elle ne peut coexister ni avec les extrémismes ni avec tout ce qui va à l’encontre de ses principes fondateurs ; elle devra également déterminer si c’est vraiment utile d’intégrer autant de pays si différents dans une même structure, et reconnaître ouvertement que prendre des décisions qui conviennent à tous ses membres deviendra bientôt un parcours du combattant, voire une mission impossible.

Très compliqué ? Oui, en effet, mais continuer comme actuellement nous amènera droit dans le mur, tant au niveau socio-économique et insécurité que révolte des moins bien nantis.

Il y a des pistes d’actions préliminaires qu’il faudra exploiter comme les consultations populaires, comme en Grande Bretagne, et certains Etats craignent d’aboutir à cette conclusion, donc refusent de les organiser. Les anglais ont eu ce courage et vont l’assumer ; on ne peut maintenir sans conséquences graves des systèmes qui ne fonctionnent plus, et contre l’avis des populations.

Il est compréhensible que les élus et dirigeants bénéficiant d’autant d’avantages financiers et autres n’aient pas envie d’y renoncer, mais n’est-ce pas le principe même des démocraties de respecter l’avis des électeurs, même s’il faut renoncer à des privilèges qui profitent à une petite minorité ?

Reconstruire l’Europe sur de nouvelles bases, équilibrées, socialement justes et adaptées à notre monde actuel, ce sera sans doute la seule voie, mais elle sera dangereuse et semée d’embûches, car ceux, qui profitent maintenant, notamment les banques et les multinationales, vont agiter des menaces et actionner leur toute-puissance en matière de délocalisations, suppressions d’emplois, refus de prêter de l’argent pour les investissements, etc.

Peut-être va-t-on aussi, comme en Belgique, assister à la mise au grand jour de corruption et pots-de-vin perçus par les dirigeants européens en échange de faveurs accordées ; certains signes tendent à le prouver, comme par exemple le nombre d’anciens dirigeants engagés bizarrement chez Goldman-Sachs, ce qui laisse supposer que des « faveurs » ont été octroyées durant leur mandat. Ou encore l’empressement agressif d’autres dirigeants à imposer coûte que coûte certains traités commerciaux juteux, au prix même d’autres infractions aux principes fondateurs ?

Oui, c’est à une nouvelle guerre politico-économique à laquelle on pourrait assister, et certains ne le veulent pas, pour toutes les raisons évoquées plus haut, mais pour combien de temps encore ? La politique de l’autruche ne peut durer éternellement, la prise de conscience sera dure mais des réformes vraiment fondamentales seront nécessaires et même vitales !

Cette Europe à laquelle nous avions rêvé pourra-t-elle relever ce défi et renaître de ses cendres ?

Les nouveaux choix, c’est ici et maintenant.

Azeddine LIZANI

Citoyen Bruxellois – Membre du CERSS Bruxelles
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