Abdelaziz ADIDI : Valorisation de l’approche territoriale dans le développement, perspective prometteuse

L’ensemble des acteurs du développement s’accordent à dire aujourd’hui qu’une bonne gouvernance territoriale fondée sur la concertation, la participation et la coordination des acteurs serait la clé de route du développement dans le pays. Néanmoins, la rupture avec l’approche sectorielle étanche qui a longtemps prévalu depuis l’indépendance du pays s’avère difficile à réaliser, en raison de l’absence d’une véritable culture de partage et d’écoute de l’autre chez de nombreux acteurs.

Aujourd’hui, la mondialisation et la globalisation des échanges imposent au pays de mettre de l’ordre sur ses territoires, en renforçant la compétitivité de ses villes et de ses régions. Le pays traverse actuellement une transition à plusieurs niveaux : démographique, économique, sociale, politique et territoriale. Néanmoins, l’aménagement et le développement durable du territoire national reste tributaire du dépassement des contraintes structurelles liées à la géographie et à l’histoire d’une part, et de la nécessité de mettre en place un modèle adéquat de développement et de bonne gouvernance sociale, économique, politique, environnementale et territoriale, d’autre part.

La réduction des inégalités sociales et territoriales constitue une priorité politique et se trouve au centre même des différents débats et stratégies de développement, car la paix sociale en dépend largement.

Les inégalités sociales et territoriales au Maroc ont pendant longtemps été expliquées en partie, par le caractère contrasté et disséqué de la géographie du pays, mais aussi dans l’héritage historique colonial qui avait divisé le territoire national en « Maroc utile » et « Maroc inutile ». Ces inégalités se sont aggravées après l’indépendance du pays, selon nombre d’analystes, en raison de choix de politiques publiques qui viendront par la suite, consacrer, entretenir, voire accentuer ces inégalités entre catégories sociales, entre villes, entre campagnes et ville et entre régions.

Les contraintes physiques imposées par la géographie ne constituent nullement une fatalité et peuvent être dépassées par une maîtrise du territoire et un aménagement judicieux et rationnel de l’espace et en mettant en place un système adéquat de redistribution des richesses. Au Maroc, les mécanismes de répartition des ressources que sont la fiscalité et l’aménagement du territoire doivent bien fonctionner et favoriser un rééquilibrage social et territorial.

1)  Une configuration territoriale largement déterminée par les contraintes du milieu :

Le Maroc couvre un territoire total de 710850 km2 où l’on trouve les plaines les plus vastes et les montagnes les plus hautes de l’Afrique du Nord. Il s’étend, par ailleurs, sur une frange littorale de près de 3500 km baignée par la Méditerrané au nord et l’Océan Atlantique à l’ouest. Le pays est aussi marqué par une aridité structurelle qui touche près de 80% de sa superficie. Il est soumis aux influences contrastées de la Méditerranée et de l’Océan Atlantique et du Sahara sur les reliefs dont la partie occidentale reçoit les pluies océaniques, tandis que les sommets jouent le rôle de barrières. Les plaines côtières sont à la même latitude que les oasis du Sahara algérien. Riches et fertiles dans le Nord, elles subissent l’influence du désert dans leur partie méridionale à partir d’Essaouira et surtout d’Agadir.

Le relief du pays est marqué par quatre grands ensembles : le Rif, le Moyen-Atlas, le Haut-Atlas et l’Anti-Atlas. Les rivages méditerranéens sont dominés par le Rif, une chaîne montagneuse peu élevée, 1.000 m en moyenne, mais 2.450 m au djebel Tidirhine, qui se relève d’est en ouest. Au sud, une dépression, le col de Taza, sépare le Rif d’une chaîne plissée, le Moyen-Atlas, qui dépasse 3.000 m, tandis qu’un plateau central réalise la transition avec de riches plaines côtières qui sont autant de foyers de peuplement. On y rencontre à l’Ouest des reliefs karstiques avec des dolines qui forment parfois des lacs. L’ancienne activité volcanique a donné naissance à des lacs de cratères comme le Sidi Ali. Le Haut-Atlas, qui s’étend également en Algérie, culmine à 4.165 m dans le djebel Toubkal, au sud de Marrakech. Il succède au Moyen-Atlas selon un alignement nord-est sud-ouest et se prolonge jusqu’à l’Atlantique, où il se raccorde à l’Anti-Atlas, la plus méridionale des chaînes de montagnes marocaines, par le massif d’origine volcanique du djebel Siroua (3.300 m). Cette dorsale accidentée, constituée par des montagnes jeunes, sépare les plateaux et les plaines vertes et fertiles du Sahara aux oueds asséchés et aux terres arides. « Le Maroc existe grâce à ses montagnes ; elles sont les sources de la vie, les châteaux d’eau qui nourrissent les plaines en contrebas. Elles ont été au cours de l’histoire le refuge ultime, les forteresses de la résistance aux invasions extérieures, les gardiennes de la flamme nationale. ».

Ces données physiques déterminent largement le peuplement, les rapports socio-économiques à la terre, les modes d’adaptation au milieu et les formes d’occupation de l’espace. La disponibilité des ressources hydriques et la fertilité des sols expliquent les fortes densités de la population enregistrées dans les plaines atlantiques et les oasis du sud qui peuvent atteindre plusieurs centaines d’habitants au km2, contre parfois moins de dix habitants dans les régions désertiques. Les conditions physiques rudes ont longtemps imposé un mode de vie semi-nomade, voire nomade dans les régions arides du sud de l’Oued Drâa et des hauts plateaux de l’Oriental.

2)  L’impérative adoption de l’approche territoriale dans les politiques publiques :

Après les longues périodes de division du pays en Maroc utile et Maroc inutile, la question de l’aménagement du territoire a connu un regain d’intérêt à travers l’organisation d’un débat national sur l’Aménagement du Territoire entre 1999 et 2001, le tout couronné par la tenue de la première session du Conseil Supérieur de l’Aménagement du Territoire en 2004. Entre temps, le Maroc a disposé de deux documents de référence ; la Charte Nationale d’Aménagement du Territoire et le Schéma National d’Aménagement du Territoire.

Une nouvelle philosophie du développement et de l’aménagement du territoire a du coup vu le jour. La lutte contre les formes de pauvreté et d’exclusion a été hissée au rang de cause nationale. Le discours sur la région et la régionalisation a été présentée comme une nouvelle forme de conciliation entre unité nationale et spécificités régionales.

Dans le domaine du social, le changement devrait être plus en rupture qu’en continuité avec le mode de gouvernance actuel. En effet, longtemps, le social a été relégué au second plan. Lorsque les autorités ont décidé d’en faire une « priorité », cela s’est traduit par une augmentation des parts du budget général de l’Etat qui lui ont été affectés, sans suivi réel de l’utilisation de ces ressources et sans aucune évaluation de l’impact de celles-ci. Cette approche quantitative doit intégrer l’aspect qualitatif de la gestion du social.

La territorialisation de l’action publique constitue un véritable défi pour le Maroc d’aujourd’hui, car cela impose une révision complète de la façon de faire, une recherche permanente de cohérence et une adaptation des supports techniques et partant, exige davantage de partage de responsabilité entre acteurs, de synergie, d’intégration et de convergence des politiques.

L’Aménagement du Territoire se présente comme une approche globale publique, transversale et de long terme. Elle implique une action publique comprenant l’ensemble des interventions de l’État et des collectivités, avec les problèmes de coordination que pose un système à intervenants multiples, d’autant que les acteurs privés et associatifs sont directement visés et concernés. Elle se fonde sur une approche transversale incitant à procéder à la synthèse territoriale des différents domaines sectoriels, aux différentes échelles, et en premier lieu à l’échelle nationale. Elle se base aussi sur une notion de long terme conduisant à se situer dans une perspective historique. Il n’est pas question de réinventer le territoire mais de s’inscrire dans les tendances lourdes et d’influer celles qui ne sont plus cohérentes avec les besoins du développement actuel.

Ainsi on passe d’une conception physique de l’aménagement du territoire, vers une conception mariant le développement durable, la bonne gouvernance des territoires et la recherche d’une certaine équité sociale. L’aménagement du territoire consiste en une convergence dans le temps de trois échéances majeures.

La première est l’échéance sociodémographique, au sens de satisfaction des générations actuelles en termes d’emploi, de logements, d’équipement et d’infrastructures, etc… en réduisant les écarts de revenus et de niveau de vie, en s’inscrivant dans les tendances lourdes de l’évolution démographique.

La seconde relève de l’économique. Le Maroc voit son économie s’ouvrir sur le monde, par exemple à travers les accords d’association ou de libre-échange. Le mot-clef du développement et du raisonnement économique est désormais la compétitivité des territoires.

Une troisième échéance se rapporte à l’écologique. Les changements climatiques, le stress hydrique, la déforestation, l’érosion des sols, les risques majeurs liés aux territoires… Le tout débouche sur une situation de forte tension socio-territoriale. La concurrence pour l’accès aux ressources et au travail ne peut que s’accentuer, entre les groupes sociaux et entre les entités spatiales.

La fonction de l’aménagement du territoire est d’ordre territorial : elle est de veiller à la mise en perspective des problèmes, d’œuvrer à la mise en concertation des acteurs et d’inciter à la mise en cohérence des décisions, aux différentes échelles de la territorialité. L’Aménagement du Territoire est présenté comme un nouveau mode de gouvernance définissant de nouveaux rapports entre l’Etat et les territoires. La vision de l’Aménagement du Territoire vient avec de nouveaux concepts et de nouvelles approches qui peuvent être synthétisés comme suit :

1°- La reconnaissance de la prééminence de la ville comme moteur de développement économique ;

2°- Une nouvelle vision intégrée du développement basée sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion ; 

3°- La contractualisation comme cadre d’intégration des politiques sectorielles ;

4°- Le concept de « développement durable ».

Le développement territorial repose sur « le projet de territoire »,démarche nouvelle de développement qui consiste à faire émerger des projets à une échelle territoriale pertinente. Le projet de territoire est défini sur la base de deux principes fondamentaux : la vocation et l’identité. Depuis plus d’une décennie le Maroc est allé dans cette voie. Il s’impose de continuer et de l’approfondir.

Ce qui distingue un projet de territoire des autres projets est une méthodologie nouvelle en rupture avec les approches sectorielles et centralisées du développement. Il s’appuie sur la participation des acteurs locaux et de l’ensemble des acteurs concernés à toutes les étapes du projet. Un projet de territoire est un projet global. Il mobilise toutes les potentialités de développement à travers des réalisations permettant de structurer le territoire. Il répond à une stratégie dont les objectifs se concrétisent à long terme. Ses opérations et actions sont réalisées à moyen terme. Le suivi et la coordination se font à court terme. L’adoption de l’approche territoriale suppose une révolution dans les mentalités et les méthodes de réflexion et de travail. Cela consiste à se mettre à l’écoute attentive de l’ensemble des acteurs du territoire et à rompre avec les approches sectorielles et unilatérales.

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